Il fut un temps où le marbre cessa d’être une pierre inerte et commença à vivre, à souffrir, à aimer et à se mouvoir. Ce temps, c’est le Baroque. Et Jean Laurent le Bernin, sculpteur, peintre et architecte, sa figure de proue. Chaque monument de Rome en témoigne: la Place Saint-Pierre, la fontaine des Fleuves de la Place Navona, le Baldaquin aux colonnes torsadées du maître-autel de Saint-Pierre, et d’innombrables autres créations où les trois arts se melangent…
Mais c’est dans la sculpture que son inventivité compositionnelle atteint les plus hauts niveaux expressifs.
À l’occasion de l’anniversaire de la naissance de Gian Lorenzo Bernini (Naples, 1598- Rome, 1680), celebré le 7 décembre, je vous propose de retracer la parabole de ce génie incontesté du Baroque romain à travers trois chef-d’œuvres de la collection permanente de la Galerie Borghèse.
Découvrez notre tour «Visite VIP de la Galerie Borghèse et de ses Jardins»
Le Michel-Ange de son siècle
« Cet enfant sera le Michel-Ange de son époque », profetise le pape Paul V Borghèse, après avoir attesté son talent. Quelque temps après son arrivée à Rome (1605), la nouvelle du grand talent du jeune Gian Lorenzo se répand dans toute la ville et attire bientôt l’attention du très riche et puissant cardinal Scipione Caffarelli-Borghese, neveu du pape régnant. Sous son patronage l’artiste prodigieux est reconnu, et sa reputation definitivement etablie par trois chef-d’oeuvres que le cardinal lui commande, en monopolisant l’activité du Bernin pendant plusieurs années.
Sous les instruments de Bernin le marbre prend vie et devient chair…

Entre 1621 et 1622 le Bernin « met en scène » Le rapt de Proserpine.
En vrai metteur en scène, il capture dans le marbre la fougue de l’instant où Pluton, roi des Enfers, attrape désireux la belle Proserpine alors que la fille cueille des fleurs avec ses amies dans un bosquet.
La torsion hélicoïdale des corps nous suggere une multiplicité de points de vue et annonce la complexité de cette fable des Métamorphoses d’Ovide: à l’avant, on voit un Pluton athlétique et vigoureux qui triomphe, son trophée dans les bras; mais si on tourne autour de la sculpture on distingue mieux le visage de Proserpine, baigné de larmes, ses yeux tournés loin du regard rapace du dieu, qui plonge sa main dans la chair de la fille; et on découvre Cerbère, la « bête cruelle et étrange » de Dante, veillant sur le monde des morts.
Il n’y a pas seulement la géniale imagination de la composition: sous les instruments du Bernin le marbre acquiert une valeur tactile insoupçonnée, se trasformant en peau, en muscles, en cheveux, en tissu, en feuilles, jusqu’au poil court de Cerbère, qui semble réel.
…et la sculpture gnagne son défi d’avec la poésie

Apollon et Daphné est le dernier des groupes statuaires voulus par le cardinal Borghèse pour orner sa villa des faubourgs (1622-25).
La célèbre description qu’Ovide fait de la metamorphose de la nymphe en plant de laurier est suivie presque à la lettre par Bernin, qui capture l’instant fugace où Daphné fugitive sent Apollon derrière elle, et invoque une transformation liberatrice qui la fait changer d’aspect: son buste se recouvre d’écorce, ses cheveux se transfoment en feuillage, ses bras en branches et ses pieds sveltes en racine, allors qu’Apollon allongeant sa main sent encore le battement du coeur sous la rudesse du bois.
C’est une oeuvre qui laisse le spectateur dans un état de fascination, encore aujourd’hui.
Le jeune Bernin égale le jeune David

Pour la realisation du David, entre 1623 et 1624, le Bernin interrompit son travail sur Apollon et Daphné.
L’audace créative de Bernini va jusqu’à représenter ici un héros en mouvement, dépassant tous précédents ( y compris le David florentin de Michel-Ange): le visiteur d’hier comme d’aujourd’hui est amené à se déplacer autour de la statue, intrigué par ce nu athletique audacieusement allongé, completement déséquilibré, prêt à exploser, en libérant l’énergie contenue dans chaque muscle de son corps.
Une tradition veut que le visage contracté et fortement concentré de David serait presenté sous les traits de Bernini, à signifier que le défi du jeune sculpteur, aux prises avec un commanditaire exigeant, égale celui du jeune pasteur israelite qui affrontait le géant Goliath.
A propos de Bernin, une nouvelle en avant-première : le 12 fevrier 2026 sera presentée chez le Palais Barberini une grande exposition qui va sous le titre Bernini e i Barberini.
L’exposition coïncide avec le quatre-centième anniversaire de la consécration de la nouvelle basilique Saint-Pierre (1626), l’un des moments les plus marquants du baroque romain et de l’activité de Bernini.
Découvrez notre tour «Visite VIP des Musées du Vatican et de la Basilique Saint-Pierre».
À très bientôt!